Carola Roloff: Vers la pleine ordination

La règle monastique bouddhiste et la réintroduction de la pleine ordination

La règle monastique bouddhiste et la réintroduction de la pleine ordination (ordination de prêtrise) pour les nonnes dans la tradition tibétaine du bouddhisme sont les thèmes du congrès international qui aura lieu à Hambourg mi-juillet. Le Dalai Lama et l'évêque Maria Jepsen feront partie des orateurs. Carola Roloff (Jampa Tsedroen), qui a été distinguée par l'ONU pour son engagement exceptionnel, explique dans son interview avec Andrea Brettner, collaboratrice au "KGS" (journal allemand), de quoi il sera question au congrès et pourquoi la réintroduction de l'ordination des nonnes est importante

1. Comment est née l'idée d'organiser un congrès pour les nonnes?

L'idée existe depuis 1987. Cette année-là a eu lieu le premier colloque féminin Sakyadhita à Bodhgaya, en Inde, à l'endroit même où le Bouddha atteignit l'éveil, il y a plus de 2500 ans. Sa Sainteté le Dalai Lama a ouvert ce colloque. Nous, qui avions organisé le colloque, avons eu , à l'issue de celui-ci, un long entretien avec le Dalai Lama, avec qui nous avons partagé notre projet de rassembler les résultats des recherches et organiser un nouveau colloque l'année suivante, colloque auquel nous avions l'intention d'inviter des moines de différentes traditions. Sa Sainteté approuva cette idée et fit remarquer ensuite et à plusieurs reprises qu'il serait bon d'organiser un colloque avec des dirigeants représentant toutes les traditions bouddhistes. Et en effet, jusqu'à présent, des colloques Sakyadhita se sont succédés tous les deux ans; le dernier eut lieu en Malaisie en 2006, mais les intervenants étaient surtout des femmes. Quelques moines seulement se sont montrés intéressés. Lors du 1er congrès européen qui se tint à Zurich en août 2005, Sa Sainteté le Dalai Lama estima qu'il était temps, après plus de 20 ans de recherches, d'en arriver à des résultats positifs, et que des nonnes occidentales devaient prendre les choses en main. Il fit un don de 50000 CHF, qu'il pris sur ses droits d'auteur pour que soient rétablis dans le bouddhisme tibétain, les vœux d ordination plénière pour les nonnes et me pria de créer un comité de nonnes occidentales. J'ai donc invité les nonnes occidentales du bouddhisme tibétain les plus engagées à faire partie de ce comité. Nous nous sommes réunies aux Etats-Unis pour un week-end de travail, et avons convenu qu'il serait bon d'essayer d'organiser à Hambourg, ce congrès, maintes fois encouragé par Sa Sainteté. Une de mes amies, Dr Thea Mohr (Francfort), qui elle aussi réfléchit depuis longtemps au thème du congrès et en a fait son sujet de thèse, accepta de participer à l'organisation. Ensemble nous nous sommes rendues à Dharamsala pour en parler avec le Dalai Lama. Il nous a assuré de sa participation et son soutien. C'est ainsi que tout a commencé. Et le congrès aura lieu du 18 au 20 juillet 2007 à l'Université de Hambourg.

2. Pourquoi est-ce que le bouddhisme tibétain n'accorde pas l'ordination aux femmes?

À vrai dire, dans toutes les traditions bouddhistes les femmes peuvent prendre l'ordination, du moins en théoriec. Car le Bouddha lui-même a créé l'ordination pour les nonnes. La première nonne fut d'ailleurs sa belle-mère Mahaprajapati. Tous les écrits canoniques l'attestent. Malheureusement, la pleine ordination, la consécration la plus haute, n'a jamais été introduite au Tibet pour les femmes. Il semblerait que le chemin en ait été trop ardu.

3. Souhaitez-vous une réintroduction de l'ordination?

Oui, c'est l'enjeu principal du congrès. La transmission de la pleine ordination pour les nonnes s'est faite au 3ème siècle avant JC depuis l'Inde jusqu'au Sri Lanka et de là en Chine au 5ème s. après JC. Puis ce furent le Vietnam, la Corée et le Japon. Elle est toujours vivante dans les traditions du bouddhisme chinois, vietnamien et coréen. En Inde, au Sri Lanka et au Japon elle s'est éteinte, mais au Sri Lanka elle a été réactivée depuis peu. Certains pays comme le Tibet et la Thailande n'ont jamais reçu cette tradition. Nous voulons donc la réinstaurer, avec l'aide d'autres traditions, là où elle n'existe plus ou pas encore aujourd'hui.

4. Que signifie l'ordination pour les nonnes, quels droits et quels devoirs comporte-t-elle?

Tout d'abord il ne s'agit pas tant de droits et ni de devoirs que d'accéder à la meilleure condition la meilleure possible pour mener une vie entièrement consacrée à l'enseignement du Bouddha. Certes, cela est possible aussi sans cette ordination, mais toutes les traditions bouddhistes enseignent que pour le développement spirituel, le mieux est d'entrer dans l'ordre des moines ou des nonnes et de s'engager dans la discipline et les règles de la vie monastique. Ce chemin consiste non seulement à faire vœu de chasteté, aspect que l'Occident aborde avec des sentiments mitigés, mais aussi à s'engager à conserver et à transmettre l'enseignement bouddhiste. Jusqu'ici l'enseignement et la pratique ont été préservé pour l'essentiel dans les monastères. Les moines et les nonnes qui ont reçu la pleine ordination - les Bhiksus et les Bhiksunis- en sont responsables, que ce soit dans les monastères pour hommes ou pour les femmes. Ne participent à toutes les décisions de l'Ordre que les membres totalement ordonnés. Au bout de 10 à 12 ans ils sont habilités à accueillir de nouveaux membres dans l'Ordre en donnant l'ordination Sont considérés comme détenteurs de qualités particulières les monastiques pleinement t ordonné depuis 20 ans et plus, et qui ont reçu la formation requise; par exemple seuls les moines pleinement ordonnés depuis au moins 20 ans peuvent instruire les nonnes.

5. Si le congrès décidait de rendre accessible aux femmes la pleine ordination dans le bouddhisme tibétain, qu'est-ce que cela signifierait pour les nonnes bouddhistes partout dans le monde?

Je ne pense pas que le congrès puisse prendre une telle résolution. La décision doit être prise par la Sangha, c'est-à-dire par l'Ordre. Mais une résolution internationale aurait très certainement un effet puissant sur les processus de décisions dans toutes les traditions concernées. Dès à présent, alors que le congrès se prépare, les choses bougent un peu partout. En ce qui concerne le bouddhisme tibétain, le Dalai Lama a toujours affirmé que les moines tibétains ne sont pas autorisés à décider seuls de l'ordination plénière dans le bouddhisme tibétain, parce qu'il s'agit d'une question internationale qui touche aussi d'autres traditions. De plus le bouddhisme tibétain est pratiqué par de nombreuses femmes non-tibétaines, par exemple en Europe et aux Etats-Unis, en Mongolie, dans les régions indiennes de l'Himalaya, au Bhoutan, etc. C'est bien pour cela que des représentants de toutes les traditions bouddhistes vont se rencontrer à Hambourg. Le projet est, d'arriver à une déclaration ou une résolution commune. Le Dalai Lama nous a promis son appui; reste à voir comment cela se passera concrètement.

6. En quoi est-ce que cela changerait concrètement le quotidien d'une nonne bouddhiste?

Les nonnes pourraient aussi bien que les lamas tibétains, qui sont pour la plupart des moines, intervenir en tant qu'enseignantes, voire même «prêtresses», c'est-à-dire, qu'elles pourraient non seulement enseigner le Dharma, mais aussi transmettre tous les vœux et les initiations. Les monastères de femmes accéderaient par ailleurs à une plus grande autonomie Les nonnes pourraient alors donner seules les ordinations de novices ainsi que deux autres vœux, qui représentent le premier degré de l'ordination des femmes. Seule la pleine ordination comporte la participation d'un ordre de moines. Elles pourraient accomplir indépendamment les rites comme la cérémonie de confession et de purification qui dure deux semaines, et la retraite d'été. Elles pourraient donc fonder des monastères, capables de fonctionner et qui ne seraient en rien inférieurs aux monastères pour moines.

7. Est-ce que vous-même vous aspirez à la pleine ordination?

J'ai déjà reçu toutes les ordinations : celle pour les novices en 1981 ici à Hambourg auprès du Vénéré Geshe Thubten Ngawang (1932-2003) et la pleine ordination en 1985 à Taiwan.

8. Quelle est la fonction du Dalai Lama qui sera présent le dernier jour?

Le Dalai Lama fera une conférence lors d'une manifestation en commun avec l'évêque Maria Jepsen sur le thème "les droits de l'homme en relation avec la situation sociale des femmes dans le bouddhisme". Nous présenterons également un résumé des conclusions auxquelles nous serons parvenus au cours des deux premières journées de congrès. Ensuite aura lieu un débat à la tribune et en présence du Dalai Lama entre des représentants (femmes et hommes) importants des différentes traditions du bouddhisme. Il s'agira d'élaborer une proposition de solution ou au moins de possibilités et d'alternatives pour la réintroduction de la pleine ordination des femmes dans le bouddhisme tibétain. Pour conclre, le Dalai Lama proposera une synthèse finale suivie d'une déclaration ou d'une résolution commune. Une prière collective marquera la clôture du congrès.

9. Qu'attendez-vous personnellement de ce congrès?

Personnellement, j'espère seulement que tout se passera bien et sans frictions, et que tous les intervenants et les participants seront satisfaits du déroulement et du résultat du congrès. Plus généralement, j'espère que le bouddhisme réussira ce saut dans le 21ème siècle et qu'il n'y aura plus d'obstacles pour les femmes sur la voie vers une vie en tant que nonnes et qu'elles ne souffriront plus de discrimination. Je suis sûre que le Bouddha lui-même adapterait son enseignement aux conditions sociales d'aujourd'hui et qu'il accorderait aux femmes plus encore qu'il y a 2500 ans une autonomie totale. Cela voudrait dire que des nonnes pleinement ordonnées soient habilitées à donner l'ordination suprême à d'autres femmes sans l'aide des moines. Je ne crois pas que nous atteindrons ce but de ce congrès, mais peut-être y aura-t-il au moins une prise de conscience de la nécessité d'aller dans cette direction.

10. Qu'est-ce qui attend les participants lors de ce congrès?

Il y aura une foule de conférences passionnantes de la part d'intervenants de haut niveau. Autant les experts du bouddhisme que les femmes et les hommes qui s'intéressent depuis longtemps à cette thématique considèrent ce congrès comme un événement historique important. Nous avons préparé également un programme très riche pour ceux qui débutent dans ce domaine. Certains pensent que le congrès n'est destiné qu'aux nonnes et aux moines, mais en fait sa portée va beaucoup plus loin. Il traite de l'amélioration du statut social des femmes à l'intérieur des sociétés des dites "bouddhistes". En effet, le bouddhisme exerce avec ses modèles ou ses absences de modèles une grande influence sur la situation sociale des femmes. Là, il faut distinguer entre le plan philosophique et les croyances populaires. En Occident on nous transmet plutôt le bouddhisme idéal. Mais dans les pays bouddhistes, de nombreux hommes et femmes croient qu'être née femme entraîne une infériorité de statut. Il y a des femmes qui prient pour qu'il leur soit donné de naître homme dans leur prochaine vie. À mon avis, cela ne correspond pas à l'enseignement du Bouddha. Lors du congrès, qui dure 3 jours, il sera question dès le 2ème jour de cette polarité entre la tradition et les temps modernes. Je suis sûre que cela sera à la fois instructif et tout à fait captivant pour tous les participants. Car nous avons de nombreux orateurs, aussi bien du côté des universitaires que des pratiquants qui sont les meilleurs que l'on puisse obtenir.

11. Que peuvent apprendre les participants lors de ce congrès?

Ils peuvent découvrir la grande diversité du bouddhisme, les points communs entre les traditions et les aspects propres à chacune. Jamais encore il n'y a eu de manifestation réunissant autant de nonnes qualifiées. Il est à souligner aussi que des chercheurs et des pratiquants traiteront de la même question selon des perspectives différentes.

12. Comment les participants peuvent-ils se préparer pour le congrès?

Si on a le temps, il est bon de lire auparavant les "abstracts", c'est-à-dire les résumés des conférences, qui ont été téléchargés sur le site Internet du congrès. Bientôt sortira également un programme mis à jour. Nous étudions en outre les possibilités d'une traduction simultanée en allemand, puisque la langue des conférences est l'Anglais. Tous les participants recevront au début du congrès un dossier contenant les manuscrits de tous les conférenciers. Les participants doivent s'attendre à une masse d'informations nouvelles ; il est certes impossible de les assimiler toutes et d'en discuter en 3 jours. Il est donc important de bien examiner le site du congrès et de voir quels sont les sujets qui vous intéressent pour pouvoir assister au congrès avec un minimum de préparation. Cela en vaudra la peine !

13. Qui seront les intervenants?

Il y a environ 70 intervenants du monde entier qui se sont annoncés. Des moines et des nonnes bouddhistes, ainsi que des savants, spécialistes des règles monastiques, de l'histoire et de l'évolution linguistique du bouddhisme. Ils viennent de pays tels que l'Inde, la Birmanie, le Sri Lanka, la Thailande, la Corée, le Japon, Taiwan, d'Europe aussi, des Etats-Unis et d'Australie.

14. Pourquoi le congrès a-t-il lieu à Hambourg?

Il y a pour cela plusieurs raisons:

  • Pour attirer l'attention internationale. Hambourg passe pour être une porte ouverte sur le monde et concentre beaucoup de médias.
  • L'Université de Hambourg est réputée pour ses études du bouddhisme et elle est la première université allemande à avoir instauré une chaire d'études bouddhiques.
  • L'organisateur du congrès est la Fondation des études bouddhiques (Hambourg) qui, depuis 1988, encourage les recherches et les conférences dans ce domaine.
  • Il y a en Allemagne une longue tradition de recherches centrées sur le Vinaya, c'est-à-dire sur le droit et les règles monastiques bouddhistes.
  • Toutes les traditions bouddhistes sont représentées en Allemagne. Ici nous pouvons offrir un terrain neutre pour un échange sans domination de sexe ou de tradition.

15. Quelles conditions faut-il remplir pour pouvoir assister au congrès? Les hommes sont-ils admis et des visiteurs d'autres religions seront-ils les bienvenus?

La maîtrise de l'anglais sera certainement une aide, ainsi qu'une connaissance de la terminologie de l'enseignement bouddhiste. Mais, il y aura éventuellement une traduction simultanée en allemand. Toute personne intéressée est la bienvenue, les hommes aussi. C'est bien cela qui est remarquable: il y aura parmi les intervenants un nombre égal de femmes et d'hommes pour débattre du rôle de la femme bouddhiste dans le cadre de la Sangha. Pour le public ce ne sera pas très différent nous nous attendons à environ autant de femmes que d'hommes. L'égalité n'est possible que si les deux coopèrent également. Dans l'enseignement du Bouddha, la société idéale bouddhiste comprend quatre catégories sociales les hommes et les femmes qui mènent une vie laique ou familiale, et les moines et les nonnes. Elles devraient toutes se soutenir réciproquement. Parmi les orateurs, surtout les universitaires, tous ne sont pas, évidemment, bouddhistes, ce qui devrait faciliter l'accès à la thématique pour les non-bouddhistes. Le programme prévoit en outre un débat entre des femmes importantes des différentes religions du monde. Comme il y a plus d'intervenants inscrits que nous n'attendions, quelques manifestations devront éventuellement avoir lieu simultanément. Mais le choix n'en sera que plus grand.

16. Quels sont vos vœux pour l'avenir?

J'aimerais bien avoir plus de temps pour un travail de fond et pour mes méditations. Je voudrais aussi l'année prochaine, terminer ma thèse sur le maître tibétain Rendawa Zhönnu Lodrö (1348/49-1412). C'était un lama Sakya et le maître de philosophie le plus important de Tsongkhapa Losang Drakpa (1357-1419), le fondateur de la tradition tibétaine de Guéloug. Sinon j'espère rester ouverte à tous les changements. J'essaie tout simplement de suivre ma voie avec confiance. Je préfère ne pas faire de grands projets, puisque l'expérience m'a montré que la plupart du temps les choses se passent différemment de ce que j'ai prévu, et qu'il est plus important de profiter pleinement du moment présent.

17. Quelle est votre profession?

Je suis nonne bouddhiste. C'est à la fois ma profession et ma vocation. Depuis 1981 je travaille au Centre tibétain. En plus de cela je fais un doctorat en tibétologie à l'Université de Hambourg. En 2003, après ma formation traditionnelle, j'ai fait une maîtrise en bouddhisme et en tibétologie.

18. Est-ce que vous vivez au Centre tibétain de Hambourg?

J'y ai vécu pendant plus de vingt ans, mais depuis 2005 je vis seule dans un petit appartement que le Centre loue pour moi. C'est une sorte de cellule moderne; un refuge où je voulais me concentrer totalement sur ma thèse, jusqu'à ce que le congrès me sollicite. Voilà pour les projets d'avenir...!


Chances égales pour les nonnes bouddhistes - Congrès international en présence du Dalai Lama 18-20 juillet 2007 - plus d'information: http://www.congress-on-buddhist-women.org

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