Prajnatara

Le maître de Bodhidharma

par Rev. Kotell Benson

Lorsque la révérende Jiyu-Kennet était au Japon, Koho Zenji lui expliqua qu’il existait des femmes qui avaient été maîtres dans notre lignée ancestrale directe et elle me donna pour mission d’essayer de les retrouver. Voici le résultat de mes recherches, que je dois en grande partie à des moines de la tradition du zen coréen, mais aussi à des laïcs de l’état indien du Kerala qui ont transmis et préservé la mémoire de Prajnatara.

Le maître de Bodhidharma, Prajnatara, était à l’origine une femme sans demeure qui avait parcouru tout l’est de l’Inde. Personne ne savait comment elle s’appelait ni d’où elle venait car elle était orpheline et ne connaissait même pas son propre nom. Elle se faisait appeler Keyura, ce qui signifie “bracelet” ou “collier”, et gagnait sa vie en mendiant. Un jour, elle rencontra le grand maître Punyamitra, qui venait de l’Inde du sud. Ayant ressenti le lien dharmique qui avait existé entre eux dans des existences précédentes, elle devint son disciple. Punyamitra la considéra comme la manifestation du bodhisattva Mahastamaprapta (Grande Force de la Compassion).

Keyura renonça au monde pour prendre l’ordination de nonne sous le nom de Prajnatara. Elle devint un grand maître accompli, connue pour ses extraordinaires capacités spirituelles : une grand yogini du Mahayana (celle qui a réalisé la véritable union avec la Grande Compassion), une siddhi accomplie (celle qui est dotée de tous les pouvoirs spirituels), et connue aussi pour avoir l’œil divin : la faculté de voir au loin et de près, ainsi que le passé et l’avenir.

Bien qu’elle fût considérée comme le chef des Sarvastivadins, son enseignement ne se cantonnait à aucune des écoles philosophiques du Bouddhisme alors en existence, et le texte sur lequel elle s’appuyait essentiellement était le Lankavatara Sutra.

Lorsque les invasions huns de l’Inde du nord causèrent des ravages gigantesques qui déstabilisèrent l’empire Gupta aux IVème et Vème siècles, Prajnatara gagna le pays natal de son maître Punyamitra au sud. Le roi Simhavarman l’invita à enseigner à Kanchipuram, la capitale de la dynastie Pallava de l’Inde du sud. Bodhitara, le plus jeune fils du roi, attira son attention en raison de ses capacités spirituelles. A la mort de son père, Prajnatara l’aida à obtenir l’ordination complète de moine et lui donna le nom de Bodhidharma. Elle l’instruisit dans tous les aspects de la méditation et lui parla de son affinité karmique avec le peuple de Chine. Elle prédit la fin du Dharma en Inde et conseilla à Bodhidharma d’aller en Chine lorsqu’elle serait morte.

La mort de Prajnatara, accompagnée de nombreux signes merveilleux, survint à l’âge de 67 ans. Le stupa érigé à sa mémoire fut vénéré pendant de nombreuses générations.

Lorsque le moment opportun se présenta, Bodhidharma embarqua pour la Chine dans le grand port de Mahabalipuram sur la côte est de l’Inde méridionale. Il quitta les disciples de Prajnatara, dont Buddhasena, ainsi que son propre disciple, Visvamitra, en leur laissant la charge de poursuivre la lignée en Inde.

Bodhidharma prit la route habituelle des commerçants et des voyageurs de l’époque, parmi lesquels les nombreux moines bouddhistes qui rejoignaient les grands centres de traduction de sutras situés en Chine. Un de ses prédécesseurs, le moine Bodhiruci, avait fait le voyage plusieurs années auparavant et était devenu le supérieur du monastère de Shaolin, construit à l’origine par l’empereur chinois pour héberger les moines indiens.

Il semble qu’au bout de quelques générations, le souvenir que Bodhidharma avait eu une femme pour maître se soit perdu en Chine, car dans la langue chinoise écrite, le genre est plutôt déduit du contexte que mentionné explicitement. Le sexe de Prajnatara et les données sur sa vie ont été établis à partir de trois sources différentes. Tout d’abord, des découvertes archéologiques ont confirmé l’existence de cette grande enseignante dans l’Inde méridionale. Ensuite, les traditions orales et historiques du peuple de l’état de Kerala fournissent des données sur la vie de Bodhidharma aussi bien que sur celle de Prajnatara. Enfin, les informations transmises à travers les lignées zen de Corée confirment ce fait.


Rev. Koten Benson fut ordonné par la Rev. Jiyu-Kennett en 1978 et nommé héritier du Dharma et maître bouddhiste en 1983.

Il a rempli auprès d’elle les fonctions d’assistant de recherche et de biographe officiel. Il est le prieur (enseignant en poste) au Prieuré de Lions Gate, PO Box 701, Lytton, BC, Canada V0K 1Z0, Canada.

Cet article est paru à l’origine dans la lettre d’information du Prieuré puis dans la lettre d’information de Sakaydhitas datée de l’été 2008.

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