le rôle des femmes enseignant le Bouddhisme

Résidant à Vancouver, Colombie Britannique, Sakya Jetsunma Chime Luding enseigne en Occident depuis 1979. Elle est ainsi devenue une source d'inspiration pour bon nombre de personnes, spécialement des femmes. Elle pratique principalement Vajrayogini, une déité de méditation féminine et rêve depuis longtemps d'ouvrir un centre de retraite. Les conseils qui suivent sont tirés d'une conférence donnée à Los Angeles les 15 et 16 décembre 1990. Nous lui exprimons toute notre gratitude d'avoir accepté que nous les partagions avec vous.


Le Bouddha n'a jamais dit, contrairement aux dires de certains, que les femmes étaient inférieures ou impures de quelle que façon que ce soit. Si d'aucuns issus d'anciennes traditions ont pu tenir de tels propos, aucune des paroles du Bouddha n'allait dans le sens d'une infériorité de la femme par rapport à l'homme. Au contraire, les enseignements bouddhistes du Vajrayana exposent que les femmes représentent l'essence de toute sagesse, tout comme les hommes symbolisent les moyens habiles. Les femmes sont le symbole de l'essence de la sagesse elles-mêmes, et la sagesse, un des aspects de l'illumination, est une très grande qualité. Rien dans les enseignements bouddhistes ne dégrade les femmes de quelque manière que ce soit et nous pouvons même constater qu'elles sont considérées comme symbole de la sagesse.

La pratique essentielle tant des femmes que des hommes consiste en l'abandon, au profit de l'accumulation des vertus, de toute action non vertueuse par les trois portes du corps, de la parole et de l'esprit. Il convient ainsi d'éviter de tuer un autre être sensible, de voler ou de commettre des actes impurs par le corps ; en ce qui concerne la parole, de mentir, de créer un schisme, de tenir des propos injurieux ou encore de bavarder inutilement; concernant l'esprit, les pensées de désir (ou de convoitise), de haine, ainsi que les vues erronées. Il n'est bien sûr pas possible d'abandonner instantanément toutes les actions non vertueuses. Toutefois, par l'examen de nos actions - sont-elles appropriées ou ne le sont-elles pas? – par l'abandon des actions néfastes, progressivement, étape par étape, nous réussirons à les éliminer.

De nombreux enseignants ont existé dans le passé, d'autres sont présents actuellement et d'autres encore le seront dans le futur. Les rencontrer, recevoir et mettre en pratique au mieux leurs enseignements, est d'un grand bénéfice. Au Tibet, de nombreuses femmes des quatre traditions de Bouddhisme tibétain se sont engagées dans les diverses pratiques et maint d'entre elles ont atteint la réalisation. La tradition Sakya a connu un certain nombre de femmes accomplies. Je vais vous parler de trois d'entre elles issues de la famille Sakya même et considérées comme particulièrement saintes.

La première fut Chime Nyima, sœur d'un célèbre lama, Karma Lodro. Cette sainte personne reçut et mit en pratique de nombreux enseignements relatifs à Vajrayogini qui lui apparut. Il est dit que l'essence de la sagesse de Vajrayogini entra en union avec son propre esprit, de telle sorte que sa réalisation fut celle de ce Bouddha. D'autres pratiquants au sein de la famille Sakya firent la même expérience au travers cette même pratique.

Une autre femme de la famille Sakya du nom de Tenba Wangmo était renommée pour son accomplissement des enseignements intitulés Lam Dré, ou le chemin et son résultat. Un jour, alors qu'elle donna un enseignement au Tibet oriental, près de la frontière chinoise, elle apparut sous une forme merveilleuse et effectua plusieurs miracles. Un homme présent dans l'assistance la trouva très désirable et attrayante. Elle saisit ses pensées et, alors qu'elle conférait une initiation de longue vie, cet homme s'approcha d'elle pour recevoir les bénédictions. A ce moment, lorsqu'elle ajusta sa robe, le vase de longue vie tenu dans sa main droite et la cloche servant aux bénédictions dans la gauche, restèrent suspendus en l'air. L'homme comprit qu'elle avait atteint un niveau de réalisation très élevé. Prenant conscience de la particulière impureté de ses pensées de désir envers une telle sainte personne, il devint son disciple.

Pema Trinley, également membre de la famille Sakya, quoique née à Sakya, passèrent de nombreuses années de sa vie au Tibet Oriental où elle donna de nombreux enseignements supérieurs et tantriques, tels que le Lam Dré ou encore la grande collection de Chidu Quindo dont la transmission est très longue. A la même époque et dans cette région, vivait un Lama Nyingma qui était un Terton, c'est-à-dire une personne qui découvre des trésors d'enseignements cachés. Selon cette tradition, les enseignements seraient cachés dans un immense rocher, appelé le "rocher au trésor". Ouvert par la personne adéquate, un enseignement particulier serait révélé.

Un jour, ce Lama Nyingma apprit l'existence de ce rocher bien particulier. Il ne pouvait, cependant, être ouvert qu'avec le sang d'une yogini réalisée. Il chercha donc activement la personne idoine. Dans la région vivait une femme portant un nom composé des mêmes initiales que celles gravées sur le rocher. Celui-ci ne pu néanmoins être ouvert avec son sang. Il chercha encore pendant un certain temps pour finalement entendre parler de cette très sainte femme, Pema Thinley, occupée à enseigner. Ses initiales comportaient la syllabe "Sa" pour "Sakya" et "Trin" pour Trinley. Un jour, alors qu'elle coupait de la viande, le couteau glissa et elle se coupa dans la main. Le tissu blanc, appliqué sur la plaie afin d'arrêter le saignement, fut donné au Lama. Plus tard, celui-ci le posa sur le roc qui s'ouvrit. Immédiatement, il développa une grande foi car elle était sans aucun doute l'actualisation de la sagesse, et une réelle dakini de la sagesse transcendantale. Maints autres Lamas Nyingma du Tibet Oriental développèrent la certitude qu'elle était une vraie dakini venue dans ce monde. Deshung Rinpoché, que certains d'entre vous ont pu rencontrer, avait une grande foi envers elle, il disait qu'elle avait vu de nombreuses déités, dont notamment une protectrice dénommée Matsuma, déité féminine particulièrement courroucée, assise sur une mule et tenant une épée. Pema Trinley était en réalité ma grand-tante.

Pour les pratiquants, la notion fondamentale est simplement l'abandon des impuretés, des imperfections et des non-vertus du corps, de la parole et de l'esprit. Par l'examen attentif à chaque instant de tous nos actes physiques, verbaux et mentaux nous parviendrons à déterminer leur caractère opportun ou inopportun. Ensuite, en suivant convenablement les enseignements reçus d'un enseignant qualifié, rien ne pourra empêcher une femme d'atteindre le plein et parfait état d'illumination. Avec une pratique correcte des enseignements et l'élimination des obscurations de notre esprit, l'état de l'illumination sera définitivement atteint. Cela vaut pour tout un chacun.


Question: Quels conseils pourriez-vous nous donner, à nous qui approfondissons les enseignements tout en vivant dans un environnement et un mode de vie différent?

Tout d'abord, l'endroit dans lequel vous vivez ou dans lequel vous pratiquez n'a pas d'importance. Le Bouddha lui-même disait que notre lieu de pratique est notre propre esprit. Il ne s'agit pas d'un endroit physique. L'unique chose que vous devrez rechercher est un lieu approprié pour votre corps physique. Vous veillerez à ce que cet endroit soit fourni en moyens de subsistance, que vous y trouviez de la nourriture et tout ce qui vous sera nécessaire. Mis à part cela, l'endroit n'est pas essentiel. Vous pourrez pratiquer le Dharma où vous le souhaitez, car sa source est votre propre esprit et non un endroit physique. Vous pouvez, pour quelques semaines, vous rendre en Inde car le Bouddha y est né et y a atteint l'illumination, et bénéficier ainsi des bénédictions du lieu, mais nulle raison d'y vivre dans le but de la pratique.

La meilleure pratique consiste à éliminer toutes non-vertus et à utiliser vos corps, parole et esprit de façon pure, analyser votre motivation dans chacun de vos actes. Si vous n'avez d'intérêt que pour votre propre profit égoïste et êtes gouvernés par diverses souillures de l'esprit tels le désir ou la jalousie, alors, quelles que soient les personnes côtoyées, parents, amis ou voisins, vous aurez toujours des problèmes. Par contre, parvenez-vous à vaincre ou tentez-vous de diminuer ces impuretés, que la bonté vous suivra partout où vous irez.

Question: J'ai été abusé de diverses manières par des personnes ayant interprété ma volonté d'aider et de pratiquer comme étant de la faiblesse ou quelque chose de similaire. Je n'ai su que faire.

Au début, lorsque vous essayez simplement de créer un esprit pur, il est aisé de croire que l'on se sert de vous. Vous ne devriez toutefois pas penser ainsi. Laissez simplement votre esprit dans un état d'équanimité. N'essayez pas de deviner si l'on abuse de vous ou non, car vous ne le saurez jamais vraiment, notamment au début. Il est préférable que vous pratiquiez au mieux de vos capacités et que vous essayiez de purifier votre esprit sans vous attacher à ce que tentent de faire les autres personnes. En réalité, l'esprit n'est pas une sorte d'entité physique. Il n'est qu'une pensée sans nature propre. Il n'est qu'une pensée créée et qui, de toute manière, disparaîtra.

Question: Comment combinez-vous votre pratique avec toutes les obligations et exigences familiales et extra familiales?

Tout dépend de votre état d'esprit. Par exemple, je me lève tous les matins aux environs de 5 h – 5 h 30 pour faire mes pratiques, puis je me prépare et me rends au travail. Je travaille une pleine journée et rentre. Parfois, un grand nombre de problèmes à résoudre m'y attendent alors que j'avais prévu de prendre le temps pour ma pratique. Alors, je fais ce qu'il faut, un point c'est tout. Parfois je dormirai moins ou fais ce qu'il est nécessaire de faire. Ce n'est pas toujours aisé, mais c'est ainsi. C'est fait.

Question: Quelle attitude faut-il avoir avec les enfants, et plus précisément un adolescent rebellé?

J'ai 4 enfants qui tous sont passés par l'adolescence. Je me suis rendu compte que parler, raisonner de façon réciproque, encore et encore, permettait d'y apporter une solution. Se battre et se quereller ne conduit nulle part. Il est préférable d'expliquer les choses avec un bon raisonnement, de la persuasion, des arguments bien choisis, de préférence un jour faste, lorsque l'enfant est de bonne humeur. Il est bon pour les enfants de penser par eux-mêmes, d'examiner ce qu'ils font. Ainsi, les deux parties pourront s'entendre. Plus vous le disputer, plus il fermera ses oreilles. Crier et disputer ne fonctionnent pas. La compréhension est essentielle. En Amérique, les enfants sont très indépendants. Ils ne vous aiment, ils vous quittent. Par contre, s'il règne une bonne entente, l'enfant comprendra ce qui lui sera bénéfique et souhaitera rester auprès de ses parents.

Question: Quelle est votre attitude face à la colère? Utilisez-vous la méditation ou une autre méthode?

Je ne suis pas un Bouddha, mais juste une personne ordinaire. Il m'arrive de me mettre en colère. Alors, j'examine les raisons de ma colère, et notamment s'il y a un quelconque bénéfice à en tirer. En l'absence de tout bénéfice pour moi et pour toute autre personne, je prends conscience qu'il me faudrait abandonner cette attitude, m'en débarrasser. Si vous êtes incapable d'agir ainsi, peut-être devriez-vous simplement prendre un livre ou aller faire un tour. Cela aide.

Question: Je me demande si les enseignantes sont confrontées à plus de difficultés.

Au Tibet, qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, une personne qualifiée peut devenir enseignant. Il s'agit en tout premier lieu d'étudier sérieusement, de recevoir des enseignements et, ensuite, de les pratiquer et les accomplir véritablement. Si un individu présente divers signes d'accomplissement, alors il peut devenir enseignant. Il s'agit, à la base, d'une étude sérieuse des enseignements, de leur compréhension et par la suite de leur mise en pratique. Au sein de la tradition Sakya, tous les natifs de la famille Sakya peuvent devenir enseignants. Beaucoup de femmes ne l'ont jamais été, tout comme beaucoup l'ont été. Ce n'est pas simplement une question de nom, mais d'études et de pratique réelles. De la sorte, chacun peut se réaliser et devenir enseignant.

Au Tibet, peu de femmes étaient des Lamas et la majorité d'entre elles étaient issues des traditions Nyingma ou Sakya. Au XIième siècle, vivait notamment une très grande pratiquante appelée Machig Labdron. De nos jours, ses enseignements sont pratiqués par les quatre traditions de Bouddhisme tibétain. Quoiqu'il n'y ait eu que peu d'enseignantes dans la tradition Gelukpa, leurs enseignements ont été vénérés de tout temps. Actuellement encore, les enseignantes dans les traditions Nyingma et Kagyu sont peu nombreuses.

Question: Au Tibet, a-t'il jamais existé un centre d'études supérieures réservé aux femmes?

Il n'y a pas eu de centre d'études consacré exclusivement aux femmes, mais elles étaient autorisées à se rendre et à étudier dans divers monastères. Un grand nombre de monastères était accessible tant aux hommes qu'aux femmes. Beaucoup de centres d'études ne pratiquaient pas de discrimination, tout comme il y a eu un certain nombre de cas où une telle discrimination avait cours.

Question: Quelle attitude doivent adopter les hommes vis-à-vis des femmes et vice-versa, pourquoi l'attachement entre eux est-il inapproprié?

D'un point de vue bouddhiste, et plus précisément du point de vue du Vajrayana, lorsque vous recevez des enseignements en compagnie d'une autre personne, vous devenez véritablement comme frères et sœurs. Dans le Vajrayana vous devenez frères et sœurs Vajra. Cela signifie que vous avez reçu des bénédictions au même moment, dans le même mandala, des mêmes enseignements du même enseignant. En raison de cela, votre attitude envers autrui devrait être celle d'un lien d'amour fraternel. Vous créez un environnement avec celui / celle qui vous aide, votre partenaire en amour, votre compagne / compagnon ; un environnement où l'autre vous apporte son concours pour l'épanouissement de cette amitié et pour vos moyens d'existence. Chacun devenant une part de la vie de l'autre, la vie est alors un partage où chacun vise à faire du bien tant à lui-même qu'à l'autre. Entre vous vous créez beaucoup de karma, ou actions, et vous souhaitez le faire de façon très positive. Vous vous assistez l'un l'autre comme si vous partagiez votre existence. Par la compréhension de ce karma commun, votre attitude est profitable et vous y participerez de façon positive.

Le plus grand défaut du désir est qu'il engendre le chagrin. Il existe en réalité de nombreux types de désir: le désir pour une autre personne, pour les objets, pour l'endroit où vous résidez, etc… Par exemple, si vous êtes propriétaire d'un lieu, vous ressentirez du plaisir. À partir du moment où vous le désirez, vous craindrez de le perdre. Vous craindrez que d'autres l'apprécient ou veulent l'acquérir, et engendrerez ainsi la jalousie dans votre esprit. La jalousie est particulièrement malfaisante. Lorsqu'elle ou la crainte de vous faire dérober votre possession est présente dans votre esprit, vous ne pouvez réellement être heureux. Le désir engendre le malheur.

Question: Quelle attitude devrions-nous adopter vis-à-vis de nos employés?

La meilleure attitude est d'avoir un esprit emprunt d'amour et de compassion pour vos employés. Par exemple, si vous êtes propriétaire de votre propre entreprise, votre but sera de gagner de l'argent. Il n'y a là rien de mal – c'est la raison pour laquelle vous avez fait l'acquisition de l'entreprise. Les employés gagnent de l'argent afin de se nourrir. Si vous comprenez qu'ils travaillent fondamentalement pour subvenir à leurs besoins, vous faites preuve de compassion à leur égard. Ainsi, si vous avez bon cœur, une bonne motivation et que vous vous occupez d'eux avec amour et compassion, avec un souhait sincère de leur venir en aide, ils travailleront pour vous avec enthousiasme et de façon productive. Sans un esprit d'amour envers eux, même si vous les payez plus, vous n'aurez aucun résultat. Ils ne vous apprécieront pas. C'est un cercle vicieux.

Question: Comment choisir une voie ou une pratique bien adaptée à soi?

Si vous ressentez une grande affinité avec un enseignant particulier, une grande dévotion ou encore une foi naturelle à son encontre, cela vous indique le chemin que vous devriez emprunter. Ensuite si, parmi les nombreux enseignements qu'il confère, vous ressentez une affinité avec l'un d'eux, alors écoutez votre cœur, prenez la direction dans laquelle vous êtes naturellement entraîné. Le Vajrayana comporte également de nombreuses voies, déités et différents types de méditations. Parfois les lamas ou l'enseignant pourra vous indiquer quelle pratique sera la meilleure pour vous. Vous pouvez également ressentir une certaine affinité ou un sentiment particulier envers un Bouddha, un Bodhisattva ou une déité de méditation. Un tel sentiment indique que vous avez une connexion, qu'il s'agit là d'un chemin qui vous est adapté.

Question: Existe-t'il un lien entre Vajrayogini et Tara?

Il n'y a pas de connexion spécifique entre elles. Généralement, il est dit qu'elles représentent toutes les deux la nature de l'illumination et qu'elles combinent l'essence de tous les Bouddhas et Bodhisattvas des trois temps. En ce sens, aucune distinction n'existe entre elles, elles sont toutes deux l'énergie ou la nature de l'illumination.

Un jour, j'ai assisté à un enseignement lors duquel il fut dit qu'on parle du genre (masculin / féminin) à trois niveaux: extérieur, intérieur et secret. Je ne sais pas si cela correspond à l'enseignement général traditionnel ou si c'est quelque chose que cet enseignant a concocté au fil du discours.

La prochaine fois que vous le rencontrerez, demandez-lui ce qu'il voulait dire par-là. Demandez-lui également de quel enseignant cela provient-il, ce qu'il entendait par-là et quelle est la source de cet enseignement.

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